• Hermès Éditeur
  • Pierre-Alexis Dumas
  • Directeur artistique d'Hermès

Le carré Hermès est né en 1937, sous l’impulsion de Robert Dumas, mon grand-père. Fasciné par les techniques innovantes d’impression textile, il s’est vite passionné pour la création de dessins, la recherche constante de nouvelles compositions et les combinaisons infinies des couleurs. Son désir constant d’innover lui donnait une grande liberté, tant que celle-ci était étayée par une exécution parfaite. Cette ouverture d’esprit, ce rôle de précurseur, ont provoqué de belles rencontres, de fructueux échanges basés sur une admiration réciproque attachant à la maison des noms tels que Cassandre, Ledoux, Linarès, Dufy… A sa suite, Jean-Louis Dumas, son fils, ouvrit le carré sur le monde : Kermit Oliver, peintre amérindien spécialiste des portraits d’indiens d’Amérique, la Polataka School au Soudan et bien d’autres encore. J’ai tenu à poursuivre cette tradition de rencontres et de maillages en invitant des artistes comme Gloria Petyar, Harsha ou bien Ding Yi, à composer à leur tour un carré pour Hermès.

C’est sur ce terreau fertile qu’est né Hermès Éditeur. Il me tenait à cœur de prolonger ce pont entre les arts appliqués qui sont notre domaine et celui des arts plastiques contemporains. A l’origine de ce projet spécifique, il y a sans doute une composante subjective. Comme souvent dans notre maison, la naissance des projets est indissociable de rencontres humaines et de chocs esthétiques. Mais le dialogue ainsi instauré entre la création contemporaine et nos métiers d’art est pour nous d’un intérêt vital. Source d’invention, de dépassement, de découverte sans laquelle nous risquerions de nous reposer sur nos acquis et de nous enfermer dans une certaine routine. Les projets que nous apportent les artistes confrontent nos artisans à de véritables défis, de prime abord insurmontables, mais les relever nous permet de faire reculer les limites de nos savoir-faire.

Pour la première édition, le choix de Josef Albers m’est apparu comme une évidence. Cet artiste d’origine allemande n’est pas seulement un des grands théoriciens de la couleur. Son œuvre est aussi une profonde réserve de sensations, d’émotions, de sentiments, qui vous prennent sans qu’on les comprenne forcément. Son travail pour la série Hommage au Carré reposait sur un principe simple : sur une forme immuable (un carré et sa composition), multiplier à l’infini les variations chromatiques dans le strict respect de cette forme. Éditer ces six carrés d’après Josef Albers nous a menés aux confins de notre propre savoir-faire : l’impression « au cadre » certes, mais surtout, à l’extrême pointe de ce savoir, cette prouesse dite du « bord à bord », quand il faut imprimer sur la soie de grandes masses de couleur qui se touchent sans se superposer, et cela sans le serti habituel qui « ferme » la couleur. Josef Albers, ne l’oublions pas, a enseigné près de dix ans au Bauhaus, le vitrail notamment, avant d’émigrer aux États-Unis. Il en avait gardé une passion pour les métiers d’art. Cela faisait partie de son humanisme. J’aime imaginer qu’il se serait enthousiasmé pour cette nouvelle aventure technique, qu’il serait allé à Lyon travailler avec nos imprimeurs et peut-être aurait-il sollicité leurs compétences de manière inattendue, comme il aimait le faire.

Pour notre deuxième édition, j’ai pensé qu’il était essentiel qu’Hermès se confronte au regard et à la pratique d’un artiste vivant. Le nom de Daniel Buren s’est alors imposé naturellement. J’avais à cœur de mener un projet avec cet artiste dont l’inauguration de notre espace d’exposition à Bruxelles, La Verrière, avait été pour moi une véritable révélation. Pour continuer à être de son temps, à se renouveler et à surprendre, le carré Hermès doit, en effet, devenir un lieu de rencontre entre les formes, un lieu où l‘art puisse s’exprimer en totale liberté. Pour éditer ces 365 carrés pièces uniques, nous avons dû recourir à un procédé entièrement nouveau pour Hermès : l’impression au jet d’encre. Cette appropriation d’une technique nouvelle a représenté un véritable bond en avant dans notre métier de l’impression textile. Avec ses Photos-souvenirs au carré, Daniel Buren, habitué à explorer tous les espaces et tous les supports, a redéfini le carré Hermès avec une intégrité et une exigence qui m’ont particulièrement impressionné.

Pour le troisième volet d’Hermès Éditeur, j’ai souhaité faire appel au talent d’Hiroshi Sugimoto, artiste japonais majeur dont la découverte fut pour moi un choc esthétique. De ses images émanent une sensation de silence et une force poétique, une épure qui m’ont particulièrement touché. Lors de ma visite dans son atelier de Tokyo, Hiroshi Sugimoto me dévoila son projet Colours of Shadow. J’en garde une vision nette et précise : au centre d’une grande pièce, en pleine lumière, se dressait comme une colonne du sol au plafond, un prisme de cristal d’une grande densité et d’une clarté absolue. Un dispositif expérimental d’observation permettant aux rayons du soleil de faire naître chaque matin, en traversant le prisme, un monde de couleurs, projeté comme une ombre sur les murs blancs de l’atelier. Une épiphanie chromatique captée sur des Polaroids, que l’artiste me proposa de fixer sur notre carré de soie. Il en résulte 20 dégradés subtils, tous différents, imprimés dans un format géant. La place accordée à la couleur et à l’abstraction, notions qui me sont particulièrement chères, inscrivait ce projet en parfaite cohérence avec les deux précédentes éditions d’Hermès Éditeur.

Pour la quatrième édition, j’ai voulu solliciter le talent de Julio Le Parc, figure majeur de l’art cinétique et optique. En redécouvrant son travail, à l’occasion de son exposition au Palais de Tokyo à Paris en 2013, j’ai ressenti une proximité immédiate. Ses gouaches exécutées sur du papier à carreau avaient une fraicheur incroyable. Les recherches de Julio Le Parc sur la couleur m’ont rappelé notre démarche dans nos ateliers d’impression textile à Lyon. Lors de nos rencontres, nous avons choisi ensemble La Longue Marche (1974-1975), qui déclinait les 14 couleurs du prisme chromatique utilisées par l’artiste depuis les années 60, pour la transposer sur la soie. La liberté avec laquelle Julio Le Parc a traité cette œuvre monumentale, pour aboutir à une série de variations formant un ensemble de 60 carrés pièces uniques, m’a émerveillé. Pour répondre à cette proposition, nos artisans ont dû à nouveau relever le défi que représente l’impression au cadre sans serti, selon la méthode du bord-à-bord. Sur le chemin de la création, je suis particulièrement heureux que la longue marche de Julio Le Parc et celle de notre maison se soient croisées pour la réalisation de cette symphonie chromatique sur soie que sont les Variations autour de La Longue Marche.

Ces éditions, dont chacune est le fruit d’un développement qui prend plusieurs années, sont la réalisation d’un rêve, celui de créer des liens et des passerelles entre l’univers manufacturier et l’univers artistique. C’est ce qui donne à ces carrés leur valeur fondatrice pour l’avenir d’Hermès Éditeur.