• Hommage au carré
  • Nicholas Fox Weber
  • Directeur exécutif, Fondation Josef and Anni Albers

Josef Albers : une nouvelle aventure

Nulle collaboration professionnelle n’aurait réjoui Josef Albers davantage que celle qui aboutit aujourd’hui à ces merveilleuses éditions sur soie, par Hermès, de ses Hommages au Carré. Par l’interprétation qu’elle donne ici de l’art d’Albers, l’illustre maison française manifeste une attention particulière aux expériences visuelle et tactile et une maîtrise des matières et de la méthode, doublées d’une inlassable recherche de la perfection, qui furent, pour l’artiste, la quête de toute une vie. Il est somme toute logique que parmi tous les supports, Hermès ait choisi la soie pour reproduire ces « plats pour servir la couleur » – ainsi qu’Albers appelait ses Hommages. Du vivant de l’artiste, les Hommages furent d’abord des huiles sur panneau, puis des œuvres imprimées sur papier (des lithographies dans un premier temps, et plus tard des sérigraphies) et enfin des tapisseries, réalisées dans les ateliers d’Aubusson. La maison Hermès, dont l’expérience en matière de « carrés » de soie demeure inégalée, a prouvé une fois encore son savoir-faire exceptionnel en restituant le caractère original des nuances qu’Albers avait si méticuleusement choisies. Elle s’est surpassée en maîtrisant l’ajustement et la définition des couleurs pures avec cette impeccabilité qui était l’un des objectifs les plus chers à l’artiste. Vers la fin de sa vie, Josef Albers connut une immense joie quand les imprimeurs de ses oeuvres sur papier parachevèrent enfin une technique qui permettait de juxtaposer des aplats de couleurs dans un bord-à-bord irréprochable ; chaque couleur pouvait dès lors, sans risque de surimpression, s’exprimer dans son entière pureté sur le support blanc. C’est ce même exploit que, dans son inlassable quête de l’excellence, la maison Hermès a aujourd’hui réussi sur soie ; Josef Albers se serait écrié : « Bravo ! » Cette aventure n’aurait jamais vu le jour sans Pierre-Alexis Dumas, directeur artistique d’Hermès et peintre lui-même, et sa remarquable intelligence du travail d’Albers – un travail dont il possède une connaissance intime et d’une rare profondeur. Sensible à l’enchantement qui opère dans l’oeuvre d’Albers et à l’habileté hors pair avec laquelle il faisait interagir les couleurs, Pierre-Alexis a travaillé avec son équipe d’une grande compétence pour atteindre la perfection chromatique que visait l’artiste. L’enchantement de ces Hommages au Carré édités par Hermès tient à ce qu’ils témoignent du miracle de l’impossible : un aller-retour simultané anime soudain ce qui était résolument plat ; des gradations de clarté et de densité s’insinuent dans un champ de couleur homogène et dénué de modulation ; au point de jonction de ses arêtes, un angle ostensible semble contraint d’abdiquer sa précision, de s’arrondir ; l’image rémanente d’une nuance vibre, miraculeusement, dans l’une des nuances voisines. Et les couleurs donnent l’illusion de s’interpénétrer, de se chevaucher, alors qu’elles sont, en réalité, parfaitement distinctes.
Les Hommages au Carré d’Hermès réalisent les objectifs qu’évoquait Albers lorsqu’il écrivait: « D’abord et surtout Je pense et je vois la couleur
Mais la couleur comme mouvement…
La couleur comme mire directe et frontale
Et ressentie profondément
Comme une respiration et une pulsation venant de l’intérieur. »
Grâce au magistral savoir-faire de la maison Hermès et au soin minutieux qu’elle a consacré à leur exécution, ces objets exquis incarnent aujourd’hui les rêves les plus audacieux de Josef Albers lorsqu’il affirmait : « La finalité de l’art est de créer du vivant. ». C’est là une prouesse qu’on ne se lassera pas de savourer.