• Photos-souvenirs au carré
  • Domitille d’Orgeval
    Historienne d’art, commissaire d’expositions

L'image encadrée

Pour sa deuxième édition d’œuvres d’art sur soie, Hermès a invité Daniel Buren, artiste contemporain majeur, à marquer de son empreinte le carré emblématique. D’une envergure exceptionnelle et d’une grande originalité, sa proposition, intitulée Photos-souvenirs au carré, est l’édition d’une série de 365 pièces uniques.

Cette ambitieuse démarche scelle la rencontre entre deux univers, celui d’Hermès, maison aux savoir-faire séculaires, et celui de l’art contemporain. Pour Pierre-Alexis Dumas, directeur artistique d’Hermès, cette rencontre répond à un besoin vital et impérieux : « C’est une démarche absolument nécessaire pour qu’une maison comme Hermès ne soit pas un musée des savoir-faire mais une manufacture vivante qui prend des risques, qui va au-delà de ses limites, qui essaie de se réinventer génération après génération. ».

Les liens qui unissent Hermès et Daniel Buren renvoient à une histoire déjà riche et ancienne, puisque, dans le passé, l’artiste rencontra à deux reprises la maison. En 2000, il inaugurait, à la demande d’Alice Morgaine, La Verrière à Bruxelles, un nouvel espace dédié à l’art contemporain. Six ans plus tard, la maison lui demandait d’inaugurer un nouvel espace et il réalisait pour l’Atelier Hermès à Dosan Park à Séoul l’installation in situ, Filtres colorés. Deux épisodes qui n’auront pas été sans incidence dans la genèse de Photos-souvenirs au carré. C’est donc dans un esprit d’entière liberté et de pleine confiance que Daniel Buren a apporté au carré Hermès son langage et sa vision. « Dans le cahier des charges, précise Pierre-Alexis Dumas, il n’était pas question de représenter Hermès. Le sujet était d’investir un espace carré, de donner à Daniel Buren un support, les moyens de production, et de lui poser la question “Avec votre regard, votre démarche, y a-t-il une interaction possible ? ”». Après un temps de réflexion et de gestation, Daniel Buren proposa l’impression sur soie de milliers de carrés Hermès tous uniques, issus de milliers de « photos-souvenirs ». Inventé par l’artiste, ce terme se réfère aux milliers de photographies qu’il a accumulées depuis les années cinquante et qu’il définit comme étant des « photos sans prétention et uniquement cela » (Les Écrits, 1988). Vingt-deux photos-souvenirs furent sélectionnées, représentant pour certaines l’installation in situ de Daniel Buren pour l’Atelier Hermès à Dosan Park. Les autres, prises par l’artiste aux quatre coins du monde, au gré de ses pérégrinations, représentent une rue pavoisée, un fragment d’architecture, des pavements géométriques, mais aussi un port de pêche méditerranéen, un coucher de soleil flamboyant, des fleurs à la beauté étrange, les nuées dorées d’une coupole baroque. Daniel Buren, pour qui le processus artistique mis en œuvre est aussi important que le résultat, porte une attention délibérément distraite aux sujets des photos-souvenirs. Mais par leur cadrage, par le sens poétique qui s’y exprime, tout comme par le rapport visuel qu’elles entretiennent avec la nature, ces photographies ne sont pas aussi anodines que le voudrait leur auteur. Elles renvoient tout au moins à des thèmes fondamentaux de son travail, comme l’espace, le temps et la couleur.

L’originalité de la proposition de Daniel Buren pour Hermès Éditeur fut accueillie par Pierre-Alexis Dumas avec enthousiasme : « Imaginez ma surprise quand vous êtes venu me voir avec votre projet. Effectivement je n’avais pas d’attente particulière, mais j’imaginais que j’allais retrouver le langage formel que vous utilisez habituellement et voilà que vous nous dévoilez quelque chose de plus intime, des photos-souvenirs, des centaines et des centaines de photos, de motifs de paysages, d’arbres, de fleurs. […] Une captation du réel, et non pas à première vue une abstraction. ».

La mise en œuvre du projet fut un véritable défi : Hermès décida finalement non seulement de fabriquer 365 carrés uniques, mais l’impression sur soie de la photographie l’obligea à recourir à la technique du jet d’encre, récente pour la maison, et y à exercer son savoir-faire et son excellence. Ce procédé permet d’exploiter un nombre infini de couleurs alors que l’impression traditionnelle au cadre plat n'en autorise qu'un nombre limité. Le résultat fut pour tous une véritable révélation, y compris pour l’artiste qui découvrait les ressources insoupçonnées de l’impression au jet d’encre sur soie : « Cette technique, appliquée à un support aussi délicat et beau que la soie, change finalement complètement l’allure de la photographie, et cette reproduction est dans un plus tout à fait extraordinaire. ». Sublimée, la photographie imprimée présente des nuances colorées à la fois plus intenses, délicates, presque picturales ; avec une sorte de chaleur dans l’image, de douceur sur la soie et une très belle traversée.

Daniel Buren ne s’est pas contenté de reproduire les photographies telles quelles sur le carré de soie : il les a encadrées de l’« outil visuel » qui depuis 1965 fonctionne comme une signature, un passe-partout parcouru d’une alternance de bandes verticales blanches et colorées de 8,7 cm de largeur (bleu ciel, bleu foncé, jaune, noir, orange, rose, rouge, vert, violet). L’encadrement de bandes colorées est ici un invariant visuel qui unit, crée un lien, mais produit aussi une différence. D’une même photographie, l’artiste peut créer jusqu’à quatre images différentes suivant l’encadrement choisi. Celui-ci permet de révéler un détail, de l’extraire de son contexte et de le singulariser. Comme Pierre-Alexis Dumas l’analyse, c’est aussi une manière de passer du figuratif à l’abstrait : « Ce signe que vous posez et qui encadre la photo-souvenir, soudainement, casse la narration et nous révèle une composition abstraite. ». Pour Daniel Buren, le passe-partout conduit également à une remise en scène perpétuelle des photographies : il permet « de faire des images dans les images […], un trafic dans la photo-souvenir ». Un travail de recomposition infini, assimilé par l’artiste à une forme de « trucage », et qui explique le titre du projet : ce que l’on voit c’est la photo-souvenir d’une photo-souvenir, une photo-souvenir mise au carré, de soie.

Les 365 carrés créés par Daniel Buren pour Hermès Éditeur peuvent être considérés comme des œuvres d’art, mais l’artiste aime rappeler qu’ils ont été avant tout conçus pour être noués autour du cou, drapés, froissés : « Ce sont, précise-t-il, des choses uniques qui sont à porter. » Pour l’artiste, qui dans son travail s’est affranchi depuis longtemps des cadres imposés à la peinture, le carré porté n’est pas dénué de sens : il prolonge son intervention dans l’espace public. La dispersion des carrés Hermès dans la ville est aussi une idée chère à Pierre-Alexis Dumas, qui se plaît à imaginer « qu’un jour, par hasard, se croiseront peut-être quatre personnes qui porteront Photos-souvenirs au carré, que cela créera un moment, puis que les œuvres repartiront dans leurs vies réciproques. ».