• Couleurs de l'ombre
  • Hiroshi Sugimoto

Couleurs polaroïd : regard chaud /regard froid

Entre la fin de l’année 2009 et le début de l’année 2010, j’ai pris pour habitude de me lever chaque jour à 5h30. Je commençais par observer les premières lueurs de l’aurore : si une belle journée s’annonçait, je repérais l’étoile du Berger qui se trouve au-dessus et à droite de l’aube naissante. Je mesurais la pureté de l’air en fonction de la visibilité de Vénus. Grâce au schéma de circulation atmosphérique ouest-est saisonnier, le ciel de Tokyo est presque toujours clair en hiver. Je sortais alors mon vieil appareil photo polaroïd et je commençais à réchauffer une pellicule glacée par la longue nuit d’hiver.

Il m’a fallu dix ans pour achever l’œuvre intitulée Colours of Shadow. Tout le projet consistant en une sorte d’appareil d’observation, ce n’est qu’une fois le système mis au point que j’ai pu réellement commencer à l’utiliser. Si j’avais décidé d’inclure mes résultats dans l’œuvre, le projet n’aurait jamais pris fin et d’autant plus que les observations pourraient parfaitement se poursuivre bien après ma disparition. D’ailleurs, en réalité, ce travail ne faisait que prolonger celui entamé il y a 350 ans par Isaac Newton. Par rapport aux instruments de ce dernier, mon dispositif constitue un progrès que je ne saurais entièrement m’attribuer ; aussi mes résultats sont-ils avant tout des « œuvres revisitées ». Les artistes, comme les scientifiques, repoussent les limites de l’horizon en s’appuyant sur les conclusions des recherches menées par leurs illustres prédécesseurs. Mais personne ne se souvient de ceux dont les travaux ont, jadis, posé les bases sur lesquelles se fondent les technologies les plus avancées.

L’Optique de Newton fut publiée en 1704. Au XIXe siècle, les avancées techniques des pionniers de la photographie, tels que Talbot ou Daguerre, furent décisives, mais elles n’auraient jamais été possibles sans l’existence d’un corpus de recherches sur la nature de la lumière, c’est-à-dire en définitive sans les travaux de Newton. À peine ce dernier venait-il de recevoir son diplôme de Cambridge, que l’université dut fermer afin de limiter les risques de propagation de l’épidémie de peste qui sévissait à Londres. Newton revint donc chez lui à Woolsthorpe-by-Colsterworth et y poursuivit seul ses recherches durant un an et demi. Les intuitions qu’il eut alors sur la gravitation universelle, le calcul différentiel et la théorie optique, furent déterminantes pour ses recherches ultérieures. Dans son manoir, Newton commença par percer un petit trou dans le volet d’une pièce fermée, laissant passer un infime rai de lumière pour mener ses expériences. À l’aide d’un prisme, il décomposa ainsi la lumière apparemment pure et blanche en différentes couleurs – rouge, jaune, bleu –, chacune ayant un index de réfraction différent. Cette découverte et celle, à peu près concomitante, de la gravitation universelle influencèrent grandement le cours de la recherche intellectuelle et tracèrent les contours de la mécanique newtonienne. Newton fut le premier à expliquer la chute d’une pomme et les forces régissant les corps célestes par un principe singulier, sans référence à une causalité divine. Aujourd’hui encore, on estime la distance des étoiles en fonction de la longueur d’onde de la lumière polarisée qu’elles émettent.

Le principe de vérification empirique en sciences naturelles a fait entrer le monde dans la modernité en le rendant analysable et quantifiable. Quoi qu’il en soit, un siècle après la publication de l’Optique, une critique inattendue de l’approche mathématique newtonienne se fit entendre. En 1810, le poète, romancier et dramaturge Johann Wolfgang von Goethe publiait Zur Farbenlehre (Théorie des couleurs), qui compilait vingt années d’études relatives aux effets de la couleur sur l’œil humain. Goethe y jugeait l’exposé froidement scientifique de Newton limité du point de vue artistique. Certes, le spectre newtonien de sept couleurs diffractées différentes est perceptible par l’œil humain à travers le cortex central, mais qu’est-ce que cela prouve ? Les couleurs, selon Goethe, s’adressent directement à nos sens : les effets du rouge et du bleu sur la psyché humaine ne peuvent être appréhendés par une quantification mécaniste. Par ailleurs, si nous ne percevons la lumière que grâce à l’obscurité, le parcours de la lumière dans l’espace interstellaire n’en reste pas moins imperceptible par l’œil : ce n’est que lorsque la lumière entre dans l’atmosphère et réfléchit la poussière en suspension dans l’air qu’on peut voir le ciel bleu. En observant la teinte ultramarine de l’aube naissante, j’ai senti ce que voulait dire Goethe lorsqu’il écrit, dans son avant-propos, « Die Farben sind Taten des Lichts, Taten und Leiden » (« Les couleurs sont les actions de la lumière, les actions et les passions ») : la couleur apparaît quand la lumière bute sur un obstacle et subit son impact.

Il est intéressant de remarquer que les doctrines bouddhistes d’Extrême-Orient utilisent le terme couleur (shiki en japonais) en référence au monde matériel. Ainsi dans cette phrase connue du soutra de la Prajñaparamita (Hannya Shingyoen japonais) : « Shiki soku ze ku, ku soku ze shiki » (« La forme est vacuité et la vacuité est forme »). Le terme sanskrit original rupa (forme) ne renvoie pas à la couleur, mais en traduisant sunyata (vacuité) par ku, qui signifie à la fois « vide » et « ciel », la langue japonaise semble suggérer que la « couleur » est un juste équivalent. Autrement dit, si le monde visible de la couleur est essentiellement vide, alors ce monde est aussi immatériel que la couleur du ciel. En observant la pâle lumière prismatique chaque jour, j’ai eu, moi aussi, des doutes concernant le spectre newtonien des sept couleurs. Certes, je distinguais le schéma rouge-orange-jaune-vert-bleu-indigo-violet, mais je discernais également d’autres couleurs intermédiaires et sans nom, telles ces nuances rouge-orange et jaune-vert. Pourquoi la science cherche-t-elle toujours à diviser le tout en petites parties lorsqu’elle identifie ses caractéristiques spécifiques ? Le monde est rempli d’innombrables couleurs, pourquoi les sciences naturelles s’obstinent-elles à n’en identifier que sept ? Personnellement, je pense mieux saisir le monde à travers ces « intercouleurs » ignorées. L’art ne sert-il pas à récupérer tout ce qui échappe aux mailles du savoir scientifique, maintenant que ce dernier se passe de Dieu ? J’ai décidé d’utiliser des pellicules polaroïds destinées à disparaître pour photographier les interstices des couleurs. Après avoir traversé l’espace vide et noir, la lumière du soleil vient heurter et subir mon prisme, se réfractant en un infini continuum de couleurs. Pour percevoir clairement chaque nuance, j’ai doté un miroir d’un mécanisme qui permet de l’incliner par micromouvements. Projetant le rayon de couleur du prisme sur le miroir, je l’ai réfléchi vers une chambre noire où je l’ai réduit aux couleurs polaroïds. En ajustant l’angle de ce long et haut miroir, j’ai pu décomposer davantage encore les couleurs prismatiques, de façon à ne réfléchir qu’une seule couleur. Ainsi du rouge, que j’ai subdivisé en une infinité de nuances rouges – chacune étant comme sublimée par l’obscurité. Les couleurs du prisme se succèdent à mesure que le soleil poursuit son ascension : en quelques minutes, le rouge devient orange, puis jaune. Mais en remontant manuellement le mécanisme pour ajuster l’angle du miroir de façon à compenser le soleil levant, je suis parvenu à conserver la même bande de couleurs dans mon champ de vision.
Un matin, j’ai remarqué quelque chose d’étrange. Empli d’une joie paisible, j’observais depuis quelque temps la bande de bleus quand j’ai soudain regardé le mur blanc – et j’ai vu jaune. Goethe avait étudié ce phénomène : il s’était aperçu qu’après avoir longuement regardé une couleur unie, l’œil humain qui s’en détourne perçoit durant quelques secondes la couleur opposée. Cette étonnante faculté de percevoir des couleurs inexistantes contribue grandement à notre sens de l’harmonie des couleurs complémentaires. Mais à regarder trop longtemps ce monde, nous finissons par voir un monde inversé : voilà qui me conforte dans l’idée que « la forme matérielle est vacuité », et vice-versa.

Il y a un an, je pensais que ce projet touchait à sa fin, mais l’opportunité d’acquérir les derniers stocks de films polaroïds d’une production alors arrêtée s’est présentée et je l’ai saisie. Souvent clairs en hiver, les matins tokyoïtes m’ont vu baigner dans une mer de couleurs. Entre le regard froid et arithmétique de Newton sur la nature et la réflexivité passionnée et poétique de Goethe, j’ai employé mes propres dispositifs photographiques à la recherche d’une Troisième voie.