• Variations autour de La Longue Marche
  • Domitille d’Orgeval
    Historienne d’art, commissaire d’expositions

La voie de la couleur

Pour sa quatrième édition, Hermès Éditeur a invité Julio Le Parc, artiste majeur de l’art cinétique et optique, à s’approprier l’emblématique carré de soie. Véritable hymne à la couleur, sa proposition, intitulée Variations autour de La Longue Marche, a donné lieu à l’édition de dix séries de six carrés pièces uniques.

Pour Pierre-Alexis Dumas, directeur artistique d’Hermès, initiateur de ces éditions, chaque rencontre est une aventure à la fois différente et unique. Il a ainsi souhaité faire la connaissance de Julio Le Parc après la visite de la grande exposition monographique que lui avait consacrée le Palais de Tokyo en 2013. Parmi les œuvres exposées, le regard de Pierre-Alexis Dumas fut retenu par une vingtaine de petites gouaches alignées sur toute la longueur d’une cimaise : “Ces gouaches, exécutées sur du papier à carreaux, avaient une fraîcheur incroyable. Elles m’ont tout de suite rappelé les recherches de couleurs que nous pratiquons dans nos ateliers d’impression textile à Lyon.” Ces études témoignent des recherches sur la couleur entreprises par l’artiste au début de sa carrière, en 1959. Elles constituent le cœur du travail de Julio Le Parc, la matrice des développements futurs et, en particulier, la source historique des Variations autour de La Longue Marche.

L’artiste argentin s’est lui-même exprimé sur les raisons qui l’ont orienté vers cette approche méthodique de la couleur : “J’ai entrepris des recherches avec la couleur en 1959, en prenant soin de ne pas faire du colorisme. […] Les quatorze couleurs, bien que limitées, me semblaient pouvoir résumer toutes les variations possibles de mélanges chromatiques.” En effet, dès la fin de l’année 1958, Julio Le Parc a ressenti le besoin d’objectiver ses moyens de création, de faire appel à des méthodes d’exécution neutres et anonymes pour réaliser un art de l’exact et non plus un art reflétant la personnalité créatrice de l’artiste. Une dizaine d’années plus tard, en 1970, Julio Le Parc, soucieux de donner une forme plus lisible à son art, entreprend de développer ses recherches à travers des œuvres de format plus important. Parmi elles, La Longue Marche (1974-1975) se distingue par son caractère monumental : elle décline le système des quatorze couleurs du prisme chromatique à travers une suite de dix tableaux carrés de 2 x 2 mètres chacun.

Le projet conçu par Julio Le Parc pour le quatrième volet d’Hermès Éditeur constitue, comme son titre l’indique, un ensemble de variations sur six des dix tableaux, et non une simple transposition de La Longue Marche : l’œuvre d’origine “a permis de développer d’autres possibilités avec des formes nouvelles : changer les gammes, l’ordonnance des couleurs. Ce qui m’a amené à découvrir de nouvelles situations visuelles. Il fallait trouver quelque chose de nouveau, proposer, penser, imaginer, c’est très excitant et stimulant”, explique l’artiste. Le résultat est tout à fait inédit car Julio Le Parc a divisé les soixante pièces éditées sur soie en deux catégories, à l’image de sa production : il y a celles qui déclinent les quatorze couleurs du prisme, et celles élaborées à partir des trois non-couleurs. Autre liberté prise par rapport au modèle d’origine, le réseau de lignes ne se développe pas exclusivement sur un fond blanc mais également sur des fonds monochromes : jaune, vert, bleu, deux nuances de rouge, orange ou camaïeu de gris. À chaque fois, le résultat diffère et surprend : ici Julio Le Parc joue sur l’effet de saturation chromatique, là sur la force des contrastes ou bien encore sur la proximité vive et harmonieuse des teintes. La transposition du système pictural de Julio Le Parc sur le support lisse et satiné de la soie constitue une véritable gageure. Il n’est pas toujours aisé de délimiter clairement les surfaces sans cerner la couleur, de définir les plans de manière affirmée, de maîtriser la matière en faisant oublier l’outil technique. C’est là tout le savoir-faire des artisans Hermès qui ont imprimé sur la soie sans serti, selon la méthode du bord-à-bord. L’exercice est d’autant plus délicat que, chez Hermès, les foulards ont pour principe d’être aussi beaux à l’endroit qu’à l’envers : la couleur doit “traverser”, selon l’expression consacrée. Certes, comme l’avait pressenti Pierre-Alexis Dumas, la méthode de travail de Julio Le Parc, rigoureuse et systématique, entre en véritable résonance avec les métiers du textile.

La Longue Marche, précise Julio Le Parc, est une métaphore qui peut s’appliquer à beaucoup de domaines. Si elle incarne parfaitement le mode de création cyclique de l’artiste, elle résume aussi le long cheminement qu’il a accompli. Se retournant sur son passé, Julio Le Parc confie, non sans pudeur : “Ma longue marche à moi a commencé quand j’étais enfant dans un tout petit village. J’allais au bord du village, là où il y avait le désert. Je regardais toujours là où se lève le soleil, c’est-à-dire à l’est. Je regardais de l’autre côté, là où je pouvais imaginer la mer. Je ne savais pas qu’un jour je ferais mille cent kilomètres pour atteindre la mer, traverser l’Atlantique, venir en France et y développer des choses. Et ça c’est ma longue marche. Mais la fin de cette longue marche, ce n’est pas quand je vais dis- paraître. Cette longue marche va continuer. C’est donc une métaphore de la condition humaine, mais une métaphore heureuse...”